Expression révélatrice allant à l’encontre de l’indépendance de la justice : un regard critique sur le discours du Procureur général lors de l’investiture présidentielle
« La justice sait compter sur vous » une expression particulièrement révélatrice, selon le juriste Moustapha Traoré
Le discours prononcé par Sidy Souleymane Ndiaye, procureur général près la Cour suprême, à l’occasion de l’investiture de Monsieur Mamadi Doumbouya, a suscité un débat important sur la place et le rôle de la justice en Guinée Conakry.
À première lecture, l’expression peut sembler protocolaire, voire cérémonial. Mais en y regardant de plus près, il révèle une tension inquiétante entre la justice et le pouvoir exécutif. Dans toutes les démocraties modernes, la justice est conçue comme un contre‑pouvoir essentiel : elle ne célèbre pas les dirigeants ; elle veille à ce que les lois s’imposent à tous, y compris aux plus hautes autorités.
Or, le procureur général a adopté un ton laudatif, presque déférent, vis‑à‑vis du président. Il a salué sa « sagesse » et son « intégrité », brouillant ainsi la frontière essentielle entre autorité judiciaire et exécutif. Cette posture n’est pas qu’une question de protocole : elle envoie un signal politique à toute la magistrature.
L’expression « La justice sait compter sur vous » est particulièrement révélatrice, selon le juriste Moustapha Traoré. Elle peut être interprétée comme une attente de loyauté envers le président plutôt qu’envers la Constitution. Mais, précise-t-il, l’indépendance de la justice n’est pas un avantage ou un privilège ; c’est la capacité pour l’appareil judiciaire de proclamer ses droits en défendant la loi.
Aujourd’hui, la difficulté majeure de l’indépendance judiciaire ne réside ni dans la loi, ni dans l’influence de l’exécutif, mais dans la complexité et les choix du personnel judiciaire lui-même. Une magistrature qui proclame son indépendance dans certaines circonstances, mais se montre déférente dans d’autres, confère de facto un pouvoir renforcé à l’exécutif. Ainsi, personne ne peut accuser le président seul : la responsabilité de l’affaiblissement de l’institution est partagée.
Par contraste, le discours prononcé par le Premier Président de la Cour suprême M. BANGOURA lors de la même cérémonie a été plus conforme aux principes fondamentaux du droit. Il a rappelé les limites du pouvoir présidentiel et les actes réglementaires que le chef de l’État est désormais habilité à signer. Ce rappel aurait pu servir de base à une déclaration solennelle sur l’indépendance judiciaire et la protection des droits fondamentaux.
Selon le juriste Moustapha Traoré, une justice forte ne se mesure pas aux compliments adressés aux puissants, mais à sa capacité à rester autonome et à parler au nom de la loi. Elle doit tenir sa voix, affirmer ses droits et assumer pleinement son rôle de contre‑pouvoir, même face à ceux qui détiennent la force. Le discours du procureur général devrait ainsi servir d’électrochoc : un rappel que la flatterie n’a jamais remplacé le courage ni la rigueur juridique.
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